Ne pas nourrir la bête
« Il y a des gestes que l’on fait sans les penser.
Et des gestes que l’on pense sans les habiter.
Mais il y a ceux, plus pernicieux encore, que l’on répète pour éviter
de sentir. Donner, parfois, en fait partie.
On pose la gamelle. On nourrit. On répond. On s’offre.
Par automatisme. Par bonté. Par peur de la faim de l’autre.
Mais aussi, surtout, pour ne pas avoir à se demander pourquoi on
tend encore la main.
La Bête adore la gamelle.
Elle ne réclame pas de mets rares, ni de saveur. Elle réclame la
fréquence. La constance. La répétition des gestes sans conscience.
Elle se fiche de ce que tu donnes. Ce qui l’intéresse, c’est que tu
continues.
Et plus tu poses la gamelle, plus tu perds le goût.
Le goût de discerner. De choisir. De t’interrompre.
Chaque fois que tu tends sans vérifier ce qui se trouve au bout de ta
main, tu nourris quelque chose qui peut te ronger. »
Avant Propos de l’autrice
« Il ne m’a pas fallu une blessure, mais une répétition.
Pas un choc, mais un excès de gestes petits, trop petits,
faits sans pensée, sans ancrage, sans nécessité.
Un jour, j’ai senti que je m’effaçais dans ce que je donnais.
Pas par bonté. Pas par générosité.
Par automatisme. Par glissement.
Et j’ai compris que je nourrissais quelque chose, ou quelqu’un, qui ne me voulait pas en entier, mais me préférait découpée.
Discrète. Disponible. Docile.
On ne reconnaît pas toujours la Bête.
Elle prend parfois la forme d’un rôle.
Parfois celle d’une attente.
Parfois d’un élan qui se déguise en devoir.
Ce livre n’est pas un cri.
Il est un retournement de la main.
Il est le refus d’une offrande devenue réflexe.
Il est une manière douce de dire : non.
De dire : plus ainsi.
De dire : je suis encore là, mais je ne nourrirai plus ce qui m’affaiblit.
Je n’ai rien à enseigner ici.
Seulement à mettre à nu un geste que j’ai trop souvent maquillé.
Si tu le reconnais, ce livre est pour toi.
Sinon, laisse-le intact. Il survivra au silence. »
Nina Hope
