Ce n’est pas moi qui étais dans leur tête. C’est leur vérité qui a trouvé la mienne.

Il y a une phrase que je n’attendais pas.
Une phrase qui est revenue, encore et encore, alors que les personnes qui me l’envoyaient n’avaient rien en commun.
Hommes, femmes, vingt ans, soixante-dix ans, français ou coréen, cadres, étudiants, mères, personnes fatiguées, personnes qui se croyaient solides, personnes en plein chaos ou en pleine lucidité.

Tous m’ont dit la même chose :
« J’ai eu l’impression que tu étais dans ma tête quand tu l’as écrit.« 

Je n’ai pas écrit « Ne pas nourrir la Bête » pour entrer chez qui que ce soit.
Je n’ai pas essayé de deviner les pensées de quelqu’un.
Je n’ai pas cherché à plaire, ni à représenter un état, ni à “accompagner” qui que ce soit.

J’ai écrit parce qu’il fallait que quelque chose sorte.
Parce qu’il existait une pression intérieure, une vérité qui ne voulait plus être contenue.
Je n’ai pas écrit pour être comprise.
J’ai écrit pour ne plus me contraindre.

C’est pour ça que cette phrase revient :
« On dirait que tu étais dans ma tête. »

La vérité est simple :
Je n’étais pas dans leur tête.
C’est ce qu’ils portent qui reconnaît ce que j’ai porté.

Quand quelqu’un lit quelque chose d’exact, pas de joli, pas de poli, pas de reformulé pour être digeste mais d’exact, cela touche un endroit où la personne n’a jamais eu les mots.
Pas parce qu’elle est incapable de les trouver, mais parce qu’elle n’a jamais eu le droit, la place, le moment, la respiration pour les dire.

La Bête, ce n’est pas la douleur.
Ce n’est pas la fatigue.
Ce n’est pas la pensée trop forte.

La Bête, c’est cette part qu’on nourrit chaque fois qu’on se raconte une version de nous-mêmes qui ne nous correspond plus.
C’est le récit que l’on récite pour tenir debout.
Les discours qu’on répète pour être acceptés.
Les mensonges doux qu’on avale pour avancer sans faire de bruit.

Voilà pourquoi des personnes très différentes m’ont dit la même chose.
Parce que ce qui est profondément humain ne dépend pas de l’âge, du statut social, de la culture ou de l’histoire personnelle.
Ce qui est profondément humain dépend de ce qu’on tait.
Et surtout de ce qu’on retient.

Alors oui, à la lecture, certains ont cru que je connaissais leur fatigue.
Que je comprenais leur intérieur.
Que j’étais allée dans leurs pensées.
Mais je n’avais fait qu’une seule chose : dire ce que moi-même je n’avais plus la force de cacher.

Quand une phrase contient une vérité qu’on n’a jamais dite à soi-même, elle résonne comme si elle venait de l’intérieur.
Elle descend dans le corps avant de passer dans l’intellect.
Elle provoque ce mouvement étrange : une reconnaissance sans explication.

C’est cela qui a fait que des personnes aux vies opposées y ont vu leur propre voix.
Ce n’est pas l’universalité du propos.
C’est l’universalité de la dissimulation.
Ce que chacun garde en tension.
Ce qui nous tient, ce qui nous use, ce qui nous fait avancer, ce qui nous retient.

Je n’ai pas écrit pour les aider.
Je n’ai pas écrit pour les comprendre.
J’ai écrit pour ne plus me perdre.

Et pourtant, ils s’y sont retrouvés.
Parce qu’en cherchant ma vérité, j’ai touché la leur, ou plutôt : la leur a reconnu quelque chose chez moi.

La vérité n’est jamais collective.
Elle est profondément intime.
Mais quand elle rencontre une autre vérité, elle sonne juste.
Même si la vie, l’histoire ou le milieu ne se ressemblent pas.

Ce n’est pas moi qui étais dans leur tête.
C’est ce qu’ils portent depuis longtemps qui a trouvé une phrase qui leur ressemblait.

La littérature n’est pas un partage.
La littérature est un miroir placé au bon endroit.
Parfois, c’est tout ce qu’on attendait.

Lire « Ne pas nourrir la bête »

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